Horizons embarqués
Juillet, Mer d'Iroise
Ponctuant une langue de terre le port s'ouvre sur la générosité.
Il nous apprend l'eau, les humeurs de la mer, le suivi de chaque nervure aquatique, la surface première où les choses naissent de leurs reflets et tous les départs qu'il cultive tournent impatiemment sur place en frétillant du temps.
Les ports sont bâtis pour l'échange polyglotte, parlent avec la mer une langue d'écume qui les soudent jusque dans leurs affrontements. Ils parlent le cristal des pierres, le métal des chaînes, le craquement du bois.
A nous ils parlent de bateaux qu'ils savent rendre forts, chargés de vie future, leurs étraves fendant les explorations de nos terres et continents en équilibre, les sources jaillissantes de nos pensées vagabondes. Ils savent aussi consolider nos ponts lancés à l'aveuglette parmi la foule des hésitations.
Ils nous parlent surtout, dans un chuintement d'eau murmuré à l'oreille, de ce bateau plus imposant que les autres, plus fragile, plus agité, plus tendu aussi vers le cœur des tempêtes ; ce bateau où l'on souhaite rester debout sur le pont et prendre tous les risques. Navire majestueux, passé par tous les vents et les couleurs marines, bateau amoureux de tout, il est le navire de l'amour fou, de cette folie écumante et totale que possèdent les fonds incertains de la mer. Il est aussi le bateau qui connaît chaque port sans qu'il lui soit nécessaire de s'y amarrer, celui qui permet tous les embarquements en attente, tous les embarquements immédiats, des sentiments dérivants sans attache jusqu'aux songes fous aux longs cours idylliques.
Horizons embarqués
Juillet Mer d'Iroise
(...)
Voix de jungles pleines, sèves bourdonnantes du vert trop oublié, le bateau sur le quai les rassemble en quelques frissons.
Toute île est alors œuf répandu au jaune caressé, soleil à l'envers, point cosmique ouvert au clair visage.
Les îles sont toujours les premières à donner, les premières à tendre de grands sourires purs brassés de bleu profond, bercés du feu tout rond libéré de l'espace.
A la mer qui se boit elles s'enivrent d'écume.
Horizons embarqués
Mai, Golfe de Gascogne
Le regard. Bride lâchée, il déroule ses courses sur la vaste étendue de la plage.
Grandes traversées, errances, bonds en avant, effleurements, éparpillements légers de sa lumière, recherche d'appui aussi sur quelques reliefs où s'accrochent les ombres.
Divers par nature et s'étonnant parfois lui-même, il applique ses métamorphoses, par jeu, nécessité, volonté, pour cerner ou se noyer.
Fluide quand il coule, s'écoule, se divise jusqu'aux ruissellements les plus infimes, bouleverse les ombres perméables, pénètre avec douceur et obstination les aires, serpente sans trace en de vastes arbres visuels prêts à rassembler leurs branches.
Fluide encore quand il est sable, les grains en appelant aux grains, petits chaos de roulements parmi les fragments de mica, de quartz ou de coquillage, bousculades légères avec par-ci, par-là, quelques sauts dans le vide où se presse le vent.
Liquide quand il se sent eau et animé de bulles, ces petites zones de vue où les images se précipitent les unes contre les autres, jaillissent et éclatent soudainement dans un pétillement qui signe aussitôt leur renaissance.
Liquide quand il insiste en glissant, le ventre ondulant de désir et d'instinct sûr.
Solide quand, mimétique et précis, il s'accroche à chaque grain de sable pour en saisir la nature. La tentation du cristal alors, la tentation de la dureté, de l'ordre, du tranchant...
La maille du cristal, la maille du regard, côte à côte, l'une puisant dans l'autre, réseau transversal du quartz.
Le regard qui découpe, ordonne et classe, le regard qui suit l'unique flèche figée.
Fluide, solide, le regard est aussi espace disséminé, grand angle sans bords quand il est aérien, vent, embruns, nuages.
Avec une acuité redoublée il virevolte, s'élance en tourbillons désordonnés, courses de plaisir où se fondent les vigueurs portées, où s'attachent parfois quelques brins de colère, tissage rapide d'impulsions virevoltantes prêtes à se soulever.
Le regard qui porte, s'éloigne dans les hauteurs des matières évaporées, là où un tout est possible, où se conjuguent les vibrations gazeuses et leurs frôlements inassouvis, les souhaits de rencontre et tous les songes brumeux de la Terre.
Les regards sont multiples. Ils se mêlent et dérivent, s'accrochent ou bien évitent. Ils tournent et font tourner la plage, le rivage, la mer quand elle veut bien.
Ils glissent sans sourciller et s'appellent l'un l'autre, lumière de sable, auréoles de sel.
Leurs bonds vrillent la tête, creusent leurs trous, agrandissent l'être ou le concentre.
Paupières ouvertes, fermées, trésors gardés, images perdues, la bousculade des signes, l'emmêlé, le classé...
La nourriture.
Horizons embarqués
Août, golfe du Lion
Mes pas vers la mer.
(...)
(...)
Je demeure sans bouger, les images m'enveloppent, me captivent. L'immobilité pèse d'un poids lumineux qui insiste, s'enracine. La perte de repère est à nouveau totale et dans ce brouhaha sans dimension réelle, l'écume, l'eau, imposent des flux nouveaux, des surimpressions d'images multiples, des aperçus, des défilements ; des visages estompés surtout, des visages tronqués, en naissance ou en destruction, des traits en pointillés, en mouvement, en décomposition, en recomposition.
Des visages qu'il me semble reconnaître ou que je reconnais.
Derrière mes yeux qui ne sont plus vraiment mes yeux, l'écume, la mémoire, marchent maintenant ensemble, chacune avec ses bulles vives, ses zones d'hésitations et de courtes certitudes ; toutes deux fondatrices éclairées d'une seule vision.
La mer se découvre corticale ; son calme, son agitation, ses courants, sont autant de phénomènes qui la rapprochent organiquement de la mémoire et les fondent toutes deux. Leurs profondeurs sont de natures jumelles, obscures, ponctuellement éclairées, parcourues par des êtres fantomatiques, des silhouettes diffuses à la réalité changeante, sitôt entr'aperçues, sitôt disparues, laissant derrière elles des sillages troubles, des visions emmêlées que l'oubli a déjà rongé plusieurs fois en ruminant le temps.
Là, les petites vagues parlent directement au grand carrefour des souvenirs et des réminiscences, représentent un véritable pont entre l'aquatique et le mémoriel.
L'écume est à l'origine de tout, façonne tout.
L'œil la suit simplement en rêvant dans la brillance des flux d'oxygène et des pétillements. Le fait de se fermer à demi lui permet d'effleurer au mieux les densités charnelles qu'elle assemble avec lenteur, le fait de se clore tout à fait l'autorise à en saisir davantage, comme si les images soudainement capturées pouvaient demeurer là, derrière le doux rideau des cils et le velouté des paupières, comme si elles pouvaient vivre là, prospérer, telles des plantes dynamisées par cette obscurité accueillante, cette chaleur semi-liquide. Comme si tous les fragments d'images récoltées constituaient une graine vivace et bien réelle.
Des visages, les vagues dans leur flou en révèle de toutes sortes...
(...)
/image%2F1212537%2F20260423%2Fob_673c1a_07-jlbx-248019-modifie-1.jpg)
/image%2F1212537%2F20260423%2Fob_c4c980_08-119014-modifie-1.jpg)
/image%2F1212537%2F20260423%2Fob_d55b45_10-jlbx-x301036-modifie-1.jpg)
/image%2F1212537%2F20260423%2Fob_281c80_13-jlbx-310016.jpg)
/image%2F1212537%2F20260423%2Fob_02012b_15-jeanlouisbec-struct-9-293034-48.jpg)